• La boussole et la tache

    La boussole et la tache

    Boussole, de Mathias Énard.

       Peut-être lirez vous ce livre car vous appréciez déjà l'oeuvre de son auteur, ou bien parce que la distinction suprême, ce Goncourt que le livre a reçu, vous l'aura particulièrement désigné. Si vous ne vous trouvez dans aucun de ces deux cas, lisez cet article : peut-être vous engagera-t-il à le lire.

     

       Pour moi, ce sont les deux précédents livres de Mathias Énard qui m'ont dores et déjà fidélisé à son oeuvre : une langue fluide, baignée de poésie, une écriture suscitée par le rêve d'Ailleurs, le rêve d'Orient, le mystère de l'Orient, sa beauté étrange et souvent âpre, et qui se livre à l'exploration de ce rêve par l'invocation de personnages qui constituent autant de visages de ce rêve : poètes et musiciens persans, turcs ou arabes, sultans... Pour explorer ce rêve, l'écriture emprunte les multiples voies de l'esprit et de la connaissance : les arts, littérature et poésie, musique, architecture, philosophie, religion, histoire, anthropologie, selon leurs versants aussi bien occidental qu'oriental, sans jamais déflorer le mystère de ce rêve.

       Dans Boussole, j'ai retrouvé tout cela, de manière plus concentrée, et plus riche encore, que dans les deux précédents livres.

       Écrire la fascination de l'Orient, le rêve d'Orient. Le texte entier est le monologue, d'un bout à l'autre d'une nuit d'insomnie, d'un homme dont les épisodes les plus marquants de sa vie ont été dans sa confrontation au rêve d'Orient, et qui, dans la sourde angoisse de ne pas trouver le sommeil, laisse son esprit se démener, de souvenirs d'Iran, de Syrie ou de Turquie, en interrogations relatives aux destinées tourmentées d'autres rêveurs d'Orient comme lui.

       Ce rêveur, c'est Franz Ritter, citoyen de la ville de Vienne en Autriche... Inutile d'en dire davantage de lui pour le moment : voilà déjà un exemple de l'exploration du rêve oriental dans laquelle se lance le livre. Le narrateur est viennois, c'est-à-dire à la fois au coeur de l'Europe chrétienne, de cette Europe austro-hongroise emblématique de la puissance européenne des siècles passés, d'une idée de la civilisation liée à l'ordre et aux apparences proprettes, et en même temps pour nous, européens de l'extrême-occident, déjà bien avancé sur le chemin de l'Orient, et appartenant à un lieu qui s'est construit dans les conflits avec l'Orient ottoman.

       L'Orient n'est donc pas qu'un ailleurs, il est un peu dans Vienne, et dans les Viennois - fusse à leur corps défendant - et en chacun de nous, Européens, par mille biais que le livre explore, et qui en déniche une multitude, et des moins attendus.

       Franz Ritter est musicologue, se considérant comme un modeste contributeur à la recherche de sa discipline. Ses investigations portent sur les relations qu'ont entretenu les musiques européennes et orientales au cours du temps. Sans qu'on soit connaisseur ni de musique classique, ni de musique orientale, le livre réussit à nous faire entendre, ici un rythme, là un thème musical, et raconte à la manière d'une aventure comment ce rythme ou ce thème, élaboré dans un de ces deux mondes, l'européen ou l'oriental, et familier de ce monde, passe dans l'autre, sous l'influence de tel dignitaire mélomane, par l'entremise de tel compositeur aventurier, illustrant dans le domaine de la musique l'effective imbrication des deux mondes. Ainsi dans ses ruminations nocturnes, Franz passe en revue une impressionnante série d'artistes, de penseurs, de personnalités diverses, ayant tenu est un rôle, le plus souvent méconnu, dans cette co-construction des identités orientale et européenne. Sont convoqués : Schubert, Debussy, Mahler, Strauss, Schönberg, Chopin, Liszt, Beethoven, Brahms, Massenet, Mozart, Wagner, et Goethe, et Nietzsche, et Balzac ! et toute une galerie d'orientalistes, dont le théoricien du racisme Gobineau, que l'on découvre un peu mieux ici, qui avec les autres illustre l'orientalisme comme foyer de tous les fantasmes, des plus chatoyants, aux plus troublants et aux plus troubles, jusqu'aux plus glauques.

       J'ai refermé ce livre au terme d'une lecture émerveillée par tant de portes ouvertes sur tant d'oeuvres à découvrir, de connaissances à acquérir, tenu en haleine par cette constante quête des liens existants entre l'ici et l'ailleurs, entre le soi et l'autre.

       Des plus humanistes aux plus fermés d'entre nous, les questions du soi et de l'autre, du soi dans l'autre, et de l'autre dans soi, ne laissent personne indifférent, l'actualité nous en fournit des exemples tragiques.

       J'ai un souvenir ancien du surgissement en moi de cette interrogation. Je devais avoir aux alentours de sept ans, quand occupés à je ne sais quoi avec mon cousin Stéphane, nous étions dans la cour de la ferme de nos grands-parents, dans laquelle nos oncles élevaient désormais des porcs. Je ne sais plus à quel propos - était-ce quelque chose qu'il venait d'entendre - Stéphane me fait cette déclaration : "Dans la famille, on a des origines arabes." Rejeton d'une lignée de paysans vendéens, dont la mémoire familiale, au-delà du souvenir des arrière-grands-parents, devient opaque, l'affirmation avait de quoi intriguer. En fait, je me suis aperçu, la colportant à mon tour sans cesse par la suite, qu'elle m'enchantait. A l'époque, je n'entendais pas le mot "arabe" de la même manière qu'aujourd'hui. Les seules personnes, arabes ou originaires du Maghreb, que je connaissais - pas plus d'un ou deux camarades d'école durant toute ma scolarité primaire, dans la petite ville rurale de Fontenay-le-Comte, Vendée - je ne les qualifiais pas de cette manière. En maternelle, je ne me posais pas la question de savoir si Malika était d'une origine culturelle différente, et l'école élémentaire, je ne distinguais pas les origines culturelles de Hakim de celles mes camarades dont les parents étaient venus des différents outre-mer. Je crois qu'au mot "arabe" j'associais des images de cavaliers à cimeterre courbe ou de chameliers enturbannés, et le mystère d'une lignée menant de tels aïeux à leurs supposés descendants vendéens (jusqu'à des éleveurs de porcs !) me fascinait.

       Je n'ai depuis jamais demandé à Stéphane d'où il tenait son information, mais il est vrai que dans ma famille maternelle, et dans celle de ma grand-mère maternelle, et de son père à elle, on a la peau brune, et le cheveu noir bouclé-frisé. Et surtout, nous avons la fameuse tache. Une tache bleue-violacée, qu'à la naissance nous portons dans le dos ou sur les fesses, et qui après quelques mois disparaît. Voilà une particularité génétique qui aura été interprétée par une médecine autrefois influencée par les questions de races, comme un apport de sang étranger à un soit-disant sang français, et je me figure très bien des médecins de campagne jadis colportant cette pseudo-science à la naissance de chacun de mes ancêtres. Les Arabes - plutôt des Berbères, en fait, à ce qu'il paraîtrait - étant réputés avoir pénétré le royaume franc jusque dans le Poitou il y a plus de mille ans, les coupables étaient tout désignés. Pour Wikipédia, il s'agit de la gracieusement nommée "tache mongoloïde", aussi connue sous le nom de "tache d'Attila" en Champagne, où justement, là encore, les Européens d'alors avaient arrêté l'assaut des Huns à la mytique bataille des Champs Catalauniques, il y a de cela mille cinq cents ans. De fait, cette tache serait très répandue dans les populations asiatiques.

       Peut-être dans la famille avons-nous "des origines arabes", ou hunes, ou ni les unes, ni les autres. Le mystère demaure, et c'est bien comme ça.

     

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