• La révolution ? - Sur "À nos amis", du Comité invisible

      

    Rien ne va plus : la gauche s’abîme, l’extrême droite prospère - en France, mais pas seulement, jusqu’aux États-Unis, regardez Trump ; l’Union européenne se fissure ; Daech appelle au jihad, et d’entre nous certains s’embrasent, et multiplient les départs de feu. Pour moins que ça, on trouverait le climat malsain, d’autant qu’il se réchauffe…

       On a beau profiter de ses congés payés pour souffler, un besoin aigu de sens se fait impérieusement sentir.

      C’est peut-être en quête d’un tel sens que j’ai tenté l’électrochoc, en me lançant dans la lecture d’”À nos amis”, du Comité invisible. Le Comité invisible, vous savez ? Le “groupe de Tarnac”, Julien Coupat, “l’ultra-gauche”, comme certains commentateurs les désignent. Ceux qu’Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, qualifiait de terroristes - pour une histoire de barres de fer posées sur des caténaires, il me semble - accusation dont ils viennent d’être blanchis ces jours-ci. Je cherche du sens - comme tant d’autres - mais je ne m’attends pas, en lisant “À nos amis”, à découvrir le Graal, loin de là, je le fais plutôt en me demandant quel éclairage sur la mouise actuelle les plus révolutionnaires des révolutionnaires contemporains peuvent m’apporter. Que proposent-ils ?

      

      D’abord, le livre est très agréable à lire. Pas jargonnant du jargon des révolutionnaires professionnels, ni de celui des philosophes agrégés - car pourtant on sent le, ou les rédacteurs imprégnés d’une solide culture philosophique. Illustrant un propos radical, le style est vif et mordant ; les titres des chapitres reprennent des slogans bombés sur les murs lors des différents mouvements insurrectionnels de ces 15 ou 20 dernières années : “Merry crisis and happy new fear”, “Fuck off Google”, “Today Lybia, tomorrow Wall Street”.

      Petit exemple de la vigueur de cette verve : “Peut-être pourrions-nous nous interroger sur ce qu’il reste, par exemple, de gauche chez les révolutionnaires, et qui les voue non seulement à la défaite, mais à une détestation quasi générale. Une certaine façon de professer une hégémonie morale dont ils n’ont pas les moyens est chez eux un travers hérité de la gauche. Tout comme cette intenable prétention à édicter la juste manière de vivre - celle qui est vraiment progressiste, éclairée, moderne, correcte, déconstruite, non-souillée. Prétention qui remplit de désirs de meurtre quiconque se trouve par là rejeté sans préavis du côté des réactionnaires-conservateurs-obscurantistes-bornés-ploucs-dépas-

    sés. La rivalité passionnée des révolutionnaires avec la gauche, loin de les affranchir, ne fait que les retenir sur son terrain. Larguons les amarres !” Vous voyez, la lecture n’est pas ennuyeuse, et on apprend au passage, dans ce passage - en tout cas, moi, je découvre - que non seulement la révolution n’est pas de gauche (quelle que soit la chapelle dont vous puissiez encore vous sentir sentir proche, ou pas trop éloigné - PS, Verts, Alternatifs… - on s’aperçoit avec surprise que les révolutionnaires authentiques ne font aucune différence entre la gauche morale, ou caviar, dont vous-même aimez vous moquer… et vous-même ! Avalez ça. Eux sont par-delà la gauche et la droite, par-delà le Bien et le Mal aussi, car ils voient très loin.

     

      Maintenant l’essentiel : le propos. Quand nous entamons la lecture d’un texte, nous avons des attentes quant à ce texte, qui se vérifient, ou pas, et nous emmènent vers autre chose, sont satisfaites, ou éveillent de nouvelles attentes… Moi j’attendais - naïvement peut-être - de ce livre, moins qu’il n’expose les moyens de la révolution, ou de l’insurrection, qu’il ne décrive la société que ses auteurs voudraient établir. Je suis un peu resté sur ma faim.

      Le livre commence par développer l’idée que la crise, ou les crises, qui affectent nos sociétés, ne sont pas des dysfonctionnements, auxquels les néo-libéraux apportent de mauvaises solutions, mais qu’elles sont sciemment déclenchées par ces mêmes néo-libéraux, afin de pouvoir imposer leurs règles. À mon avis l’idée est très discutable : ce sont bien les subprimes qui ont déclenché la dernière grande crise financière ? Les subprimes auraient donc été inventées plusieurs années auparavant pour qu’il y ait une crise ? Ou tout bêtement parce qu’elles étaient un produit juteux pour les financiers - quoiqu’un esprit éveillé ait pu dès le début prédire que l’existence de tels produits ne pouvait que déclencher une crise financière. Mais passons, ce n’est pas là ce que j’attendais de ce livre.

     

      Le deuxième chapitre du livre, plaisamment intitulé “Ils veulent nous obliger à gouverner, nous ne céderons pas à cette provocation.” promet davantage de répondre à mes attentes.

      Une idée-force : le gouvernement, c’est l’asservissement. Pas de représentants, pas de responsables à désigner, ou ils deviennent tôt ou tard vos maîtres. Radical. Corollaire : la démocratie également est non seulement une fausse piste, mais concoure elle aussi à l’asservissement. Attention, pas la démocratie telle qu’elle existe, non : le principe même de démocratie. Vous aviez de la sympathie pour les mouvements des Indignés, ou Occupy ? (Nuit Debout n’avait pas encore eu lieu, mais nul doute qu’on pourrait l’ajouter à la liste.) C’est que vous nourrissez un faible pour l’impuissance, car ces mouvements ont eux-mêmes suscité leur paralysie en visant une organisation démocratique, avec leurs systèmes d’assemblées et de commissions, finalement hérités des institutions démocratiques. Voyez : “les divers dispositifs de l’assemblée - du tour de parole à l’applaudissement silencieux - organisent un espace strictement cotonneux, sans aspérités autres que celles d’une succession de monologues, désactivant la nécessité de se battre pour ce que l’on pense.” La démocratie, c’est donc l’impuissance, et les impuissants sont voués à faire de bons esclaves.

      Voilà donc une première réponse à mon attente sur la “société d’après” appelée de ses voeux par le Comité invisible : elle ne sera pas démocratique, les révolutionnaires ne doivent pas s’égarer dans des réflexions sur une future constitution, mais doivent se préoccuper uniquement de travailler à la destitution de l’actuel système. Les révolutionnaires ne doivent pas non plus s’inquiéter de leur légitimité, leur combat repose sur des “vérités éthiques”, cette certitude devra leur suffire à mener l’insurrection jusqu’au bout. Ça a le mérite d’être simple à piger, quoique pour ma part, qui reste frileusement terre-à-terre, je ne peux m’empêcher de me méfier des certitudes, en particulier celles que l’on baptise du nom de “vérités”. Il ne suffit pas de les affubler de l’épithète d’”éthique” pour masquer à mes yeux leur proche cousinage d’avec les vérités révélées.

     

      Le livre traite ensuite des moyens de l’insurrection, mais à ce stade des questions ouvertes au chapitre précédent, ce n’est plus ce qui m’intéresse. Toutefois affleure dans ce chapitre l’idée que le conflit, ou la guerre, étant constitutifs de l’existence, ils sont permanents. Voilà sûrement pourquoi mon attente de réponse quant à “l’après” reste pour le moment insatisfaite : ces révolutionnaires ont dépassé l’idée du “grand soir”, il n’y pas de victoire à attendre, mais un combat à livrer indéfiniment.

     

      Dans la suite, on apprend que la “société” est une vue de l’esprit, et donc qu’il n’y en a ni à détruire, ni à défendre (les “classes sociales” sont par là-même remisées au musée des concepts idéologiques), car qui dit société, dit gouvernement pour l’administrer, et dit finalement asservissement… C’est dans le développement de cette idée de l’existence ou non d’une société à changer ou non, que les auteurs abordent l’air de rien une question qui à mes yeux est tout sauf accessoire : de quelle manière prendre en compte les vies mises en jeu par le déclenchement de l’insurrection (vous voyez, on n’en est pas à se demander si le gréviste est un preneur d’otage, ni si c’est bien ou pas d’éclater des vitrines…). Le questionnement est contextualisé dans une journée d’émeute en Grèce en 2008, au moment où les insurgés venaient de mettre le feu au ministère de l’Économie, et étaient sur le point de prendre d’assaut le Parlement :

      “Des anarchistes, après avoir tenté d’incendier la librairie Ianos rue Stadiou, auraient mis le feu à une banque qui n’avait pas respecté le mot d’ordre de grève générale ; il y avait des employés à l’intérieur. Trois d’entre eux seraient morts étouffés, dont une femme enceinte. On ne précise pas, sur l’instant, que la direction avait elle-même condamné les issues de secours. L’évènement de la Marfin Bank aura sur le mouvement l’effet de souffle d’un pain de plastic. C’était lui, et non plus le gouvernement, qui se trouvait dans le rôle de l’assassin. La ligne de fracture qui s’accusait depuis décembre 2008 entre “anarchistes sociaux” et “anarchistes nihilistes” atteint, sous la pression de l’évènement, un comble d’intensité. La vieille question resurgit de savoir s’il faut aller à la rencontre de la société pour la changer, lui proposer et lui donner en exemple d’autre modes d’organisation, ou s’il faut tout simplement la détruire sans épargner ceux qui, par leur passivité et leur soumission, assurent sa perpétuation.” Tout au développement de leur renversante idée, que contrairement à ce que vous croyiez naïvement, il n’y a pas de société, les auteurs, qui pourtant jusqu’alors dans ce texte, prennent systématiquement des positions tranchées, laissent en suspens la question de ces “victimes collatérales” - quoiqu’ils prennent la peine de jeter sur eux le soupçon de la “passivité”, de la “soumission”, et partant, de leur responsabilité dans la “perpétuation”, si ce n’est de la société, à tout le moins du système. On croit donc comprendre qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs - alors RIP les oeufs.

     

      Finalement, alors que je ne m’y attendais plus, dans sa dernière partie, le livre propose bien un horizon à l’insurrection. Raviver l’esprit des “communes”. Du mouvement des communes au Moyen-Âge, qui réclamaient leur autonomie - mais ont été récupérées par la bourgeoisie naissante, et contrôlées par le pouvoir royal, à la mythique et éphémère Commune de Paris de 1871, en passant par toutes les résistances communautaires de ces derniers temps : zapatistes, zadistes… Quand on vit en commune, on n’a plus de besoin, car la commune, par les liens solidaires qui l’unissent, y pourvoit aussitôt, par exemple, le besoin de maison n’existe pas, car les membres d’une commune s’associent spontanément à la construction d’une maison pour celui de ses membres à qui il en faut une… Pas de besoins, donc, uniquement des “façons de vivre” découlant uniquement des conditions imposées par le lieu qu’occupe la commune :

      “Longtemps, il n’y a eu que des façons de vivre, et non des besoins. On habitait une certaine portion de ce monde et l’on savait comment s’y nourrir, s’y vêtir, s’y amuser, s’y faire un toit.” Le monde aurait-il connu un âge d’or, dont je n’aurais pas eu connaissance ? Quand était cette époque bénie où hommes et femmes ne souffraient d’aucun besoin ?

     

      En refermant le livre je me dis que comme je m’y attendais, son propos n’aura pas nourri ma quête de sens, en tout cas pas positivement, mais en creux, oui. Je ne me suis jamais cru un révolutionnaire, et au terme de cette lecture je sais un peu plus pourquoi. Comme ces radicaux-là je pense que la lutte est au coeur de la vie, mais quand eux pensent que la démocratie l’étouffe, je pense qu’elle la canalise. La démocratie est imparfaite et le sera toujours, c’est à l’intérieur de cette tension qu’il faut travailler. La lutte et le combat sont au coeur de la vie, l’évolution l’est aussi. Mais quand ces révolutionnaires attachent leur combat à toute une série de “vérités”, même “éthiques”, ne cherchent-ils pas à endiguer le cours de la vie, comme le font les religions, comme le font les idéologies ? Aller dans le sens de la vie, n’est-ce pas plutôt être attentif aux évolutions du monde, les apprécier à la lumière de valeurs que l’on nourrit, plutôt que de vérités, mais qu’on doit en permanence se montrer capable de soumettre à l’examen ?

     

      Le monde change, le monde tremble, faut-il le secouer plus fort ?

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    Un voyage dans le temps

     “Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage”, disait Du Bellay, avec ironie. Pour lui, comme pour Brassens, comme pour Homère, l’ailleurs ne peut effacer le souvenir du sol natal : le petit Liré, la Camargue, ou Ithaque. “Qu’elle est belle, la liberté”, chante Brassens… après s’être enivré de maintes traversées, la liberté d’en éviter la nausée, en choisissant de retourner chez soi.

      Ailleurs, à Rome, à Troie, on peut trouver la gloire, mais vient un moment où l’on n’en veut plus, où rien n’égale la douceur du lieu familier.

      Je savais cette idée au coeur de L’Odyssée, mais je ne m’attendais pas à ce que son expression me frappe à ce point à la lecture du texte. J’avais ouvert le livre - dans la traduction de Philippe Jaccottet -, tenu par la promesse des fantastiques aventures d’Ulysse, mais ce n’est ni des Sirènes, ni du Cyclope, ni de Charybde ou Scylla qu’est venue l’émotion. Elle a surgi des recoins obscurs de l’histoire, quand entre deux récits d’incroyables péripéties, des hommes et des femmes qui auraient pu réellement exister il y a maintenant presque trois mille ans, des Télémaque, des Eumée le porcher, des Pénélope, des Euryclée l’intendante, se rencontrent, se saluent, se mettent à table pour manger, et se parler. Je ne m’attendais pas à ce que dans ces moments-là, l’épopée cède à ce point la place au récit du quotidien.

      La vie des Grecs anciens vous intéresse, et pour cela vous visitez le pavillon des Antiquités du Louvre ? C’est bien, mais ça n’aura pas la puissance d’évocation du texte. Voyez :

     

    “[Athéna] trouva devant les portes [de la maison d’Ulysse] les fiers prétendants

    qui se distrayaient l’âme en jouant avec des jetons,

    installés sur les peaux des boeufs qu’ils avaient abattus.

    Des hérauts, d’agiles suivants officiaient :

    les uns mêlaient le vin et l’eau dans les cratères,

    d’autres avec l’éponge alvéolée lavaient les tables

    et les leur avançaient, d’autres encore tranchaient les viandes.”

     

      Est-ce qu’on n’a pas l’impression d’y être ? De jeunes nobles oisifs affalés sur des peaux trompant leur ennui en jouant, pendant qu’oeuvrent les gens de service, dont les moindres tâches sont détaillées : préparation du repas, viandes et vin, apprêt des tables à l’aide de “l’éponge alvéolée”, mention qui achève définitivement le réalisme de la scène. Qui ne se voit pas lui-même en train d’essuyer la table de sa cuisine ? S’il y a un geste dont je ne comptais pas sur L’Odyssée pour m’en faire l’évocation, et que celle-ci me frappe à ce point, c’est bien ce geste-là. Du coup, on en oublie que tout cela est censé être vu par les yeux d’une déesse, Athéna, protagoniste de la scène, ayant pris pour l’occasion forme humaine, celle d’un familier d’Ulysse, Mentès. Mais rien de gênant : on comprend que dans l’esprit des Grecs de ce temps-là, on devait avoir coutume d’expliquer les conséquences cruciales de l’action d’un homme, par l’investissement divin du corps de celui-ci. C’est donc bien Mentès, qui est là, à regarder les serviteurs frotter les tables à l’éponge.

     

      Une fois les tables propres, on peut passer à table. Dans L’Odyssée, on passe à table sans cesse. Mention jamais omise de l’intendant exposant aux invités l’état des réserves de la maison, comme le maître d’hôtel au restaurant récite le menu, description du débitage rituel des viandes, présentation aux convives du récipient d’eau pour se laver les mains avant de manger... Et c’est seulement une fois le repas bien entamé qu’on déclame les extraordinaires récits d’aventures, histoires à dormir debout, que personne, tout à sa satisfaction gastronomique, ne met en doute.

     

      Et puis après le repas, le récit ne s’arrête pas à la porte des chambres, on ne quitte les personnages qu’à leur entrée dans le sommeil.

     

      Dans un passage du chant VIII, détail insignifiant du point de vue de l’intrigue, Télémaque éternue en présence de Pénélope. Les presque trois mille ans qui me séparaient de la réalité décrite dans le récit se sont alors abolis de manière plus nette encore que pour le coup d’éponge sur la table :

     

    “[...] Télémaque éternua très fort, tout le

    palais en retentit ; Pénélope se mit à rire

    et aussitôt dit au porcher ces paroles ailées :

    “[...]

    N’entends-tu pas mon fils éternuer à mes souhaits ?””

     

      Ainsi donc, il y a presque trois mille ans, entre une hécatombe de boeufs en sacrifice à la divinité, et une épreuve de course sur le stade, on disait déjà “À vos souhaits !” à quelqu’un qui éternuait.

     

      Des palais grecs le front audacieux en perd de sa superbe : L’Odyssée est à la portée de tout le monde !

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  •   D'une année à l'autre : alcool, nostalgie, tir parfaitD’abord, puisque vous prenez la peine de lire ces lignes, je voudrais vous souhaiter une très belle année 2016, à vous, individuellement, mais également, nous adresser à nous tous, collectivement et très largement,  le même souhait. Les possibilités d’amélioration ne manquent pas de ce point de vue…

      Pour bien débuter cette nouvelle année, donc, j’aimerais vous parler lecture, et vous faire part de ma marotte du moment. Vous voyez de quoi je veux parler ? Mathias Énard, son oeuvre. Figurez-vous qu'en fait, il a écrit plusieurs livres ! Voilà, après Boussole, je ne pouvais pas en rester là, alors l’autre jour, je suis retourné à ma librairie préférée, avec l’intention d’acheter son premier roman, qu’on m’avait beaucoup recommandé… et j’en suis ressorti avec quatre de ses bouquins. Quand on aime…

      Sur les quatre, j’en ai lu deux. Ben y a rien à faire, je suis mordu.D'une année à l'autre : alcool, nostalgie, tir parfait

      S’il vous faut un livre court (moins de 100 pages, format poche), je vous recommande L’Alcool et la Nostalgie. Un écrivain, Mathias, qui semble encore en quête de son oeuvre, revient en Russie où il a vécu un certain temps plus jeune. Il vient d’apprendre la mort de son ami Vladimir, et a décidé d’embarquer avec le cercueil à bord du Transsibérien, afin d’accompagner la dépouille de son ami dans un dernier voyage à travers la steppe russe, de Moscou jusqu’au village natal de Vladimir, au-delà de Novossibirsk, au coeur de la Sibérie. Dans ce texte encore, comme dans Boussole, nous plongeons dans les pensées du narrateur, assailli des souvenirs de son amitié avec Vladimir, lien dont il réexamine la singularité : l’ami a d’abord été un rival amoureux. Entre eux deux, ou avec eux deux, il y avait Jeanne, qui, soumise au puissant charme de la Russie, et du Russe Vladimir, avait entraîné Mathias à Moscou.

      A la simple lecture des étapes de ce train - Moscou, Nijni Novgorod, Perm, Novossibirsk - intitulant certains des chapitres, on replonge dans l’exotisme rude de la Russie que Jules Verne faisait traverser à Michel Strogoff. Mais ici nul besoin de péripéties pittoresques, un seul détail affleurant un instant sur le flot agité des pensées de Mathias donne la mesure de l’étrangeté russe. Jeanne désormais installée à Moscou, que ses shoots de Russie peinent à faire planer, est devenue addict à un nouveau kiff russe : quand son cafard est trop noir, elle va “se suspendre”.

    D'une année à l'autre : alcool, nostalgie, tir parfait“C’est la nouvelle mode chez les jeunes en quête d’émotions fortes, se suspendre, ça veut dire qu’on te passe une pommade anesthésiante sur les épaules, qu’on te rentre trois crochets de métal dans la peau du dos et qu’on te soulève, on te suspend en l’air à un mètre cinquante du sol et tout ton poids repose sur ces hameçons qui t’étirent la peau, il paraît que cela saigne très peu, que la douleur est supportable et finit par provoquer une transe presque mystique : on a la sensation de perdre son corps paraît-il, de se replier dans ces trois points de douleur et plus rien ne pèse, plus rien ne pèse. [...] On marchait vers le métro Taganskaïa et il s’était remis à pleuvoir. Tout était si triste, j’imaginais Jeanne torse nu suspendue en l’air dans la douleur, les lèvres entrouvertes, ses yeux toujours aussi vides et je ne pouvais m’empêcher de frissonner à mon tour, qu’est-ce que j’allais faire, moi, pour ma douleur, qu’est-ce que je pouvais bien faire, je n’allais pas aller me suspendre, ni trouver par hasard un moyen de fumer de l’héro ou de l’opium.”

    C’est cette Russie maniaco-dépressive et pourtant séduisante qui a tué Vladimir, qui attire Jeanne au bord du précipice, et qui sature de mélancolie les souvenirs de Mathias. Quand l’Orient slave remplace dans l’oeuvre d’Énard l’Orient du Levant, le voyage est toujours aussi fascinant.   

    D'une année à l'autre : alcool, nostalgie, tir parfait

      Pour une lecture un peu plus longue, mais pas moins captivante, il y a le premier roman de Mathias Énard : La Perfection du tir. Retour en Orient, celui du Levant. Une fois encore, nous entrons dans une tête. Celle d’un combattant de la guerre du Liban, dont l’organisation belligérante n’est pas identifiée, à une époque indéterminée de ce conflit. La géopolitique n’est pas le sujet, et ces renseignements ne sont pas nécessaires pour qu’on ait l’impression “d’y être”. On a réellement le sentiment de se trouver dans la tête de ce mec. On se demande fatalement quelle expérience l’auteur a eu de ce conflit pour nous rendre aussi crédibles non seulement les faits et gestes d’un combattant, mais en plus ses pensées mêmes : au-delà des nécessaires entretiens qu’il a dû avoir avec des personnes ayant véritablement pris part à cette guerre, en a-t-il eu une expérience plus directe ?

      Quand d’autres textes du même auteur nous captivent par leur longue phrase, née d’un évènement parfois bénin en apparence, mais qui s’amplifie des évocations et réminiscences que cet évènement entraîne, qui change de cours au gré d’un rien, plusieurs fois, La Perfection du tir est au contraire plus net du point de vue narratif : une chronologie courte et qui progresse rapidement vers un dénouement, des personnages qui entretiennent des liens paradoxaux, dont on on hâte de connaître la nature définitive, redoutant le pire.

      Le narrateur, dans la tête de qui nous rentrons complètement, est un monstre froid, devenu homme en même temps que combattant, dans la catégorie tireur d’élite, quoique le terme de sniper, moins reluisant, lui sied davantage. Son shoot à lui, c’est de shooter les gens de la zone adverse. Nous ne possédons sur sa fonction de tireur embusqué que ce qu’il nous en livre, mais s’il semble important qu’il abatte des cibles militaires, leur absence dans sa ligne de mire ne paraît pas lui poser pas problème, et les quidams font l’affaire. Son critère de satisfaction à lui, c’est la réussite d’un beau tir.

      Cette toute-puissance qu’il atteint un fusil entre les mains, il la perd dans la vie. Il est le témoin excédé de sa mère s’abîmant dans la folie. Il ne comprend pas que Myrna, la jeune fille qu’il a engagée pour s’occuper de sa mère, ne montre pas d’amour pour lui, et le violent désir qu’il éprouve pour elle semble bien près de le submerger… Nous sommes dans la tête de ce genre de bonhomme, et nous comprenons chacune de ses pensées, chacune de ses réactions. Voilà la force de ce texte : nous faire pénétrer au coeur même de la monstruosité, et nous faire mesurer son étonnante proximité.

    D'une année à l'autre : alcool, nostalgie, tir parfait

      J’ai commencé la lecture de Zone (toujours du même auteur, vous aurez compris), que j’avais jusqu’alors repoussée redoutant un texte ardu, du fait de l’absence de ponctuation. Eh bien à nouveau, au bout de quelques pages, il n’en est rien, et j’ai bien hâte de la suite.


      Hormis les couvertures des ouvrages dont il a été question, vous avez pu apercevoir en accompagnement de l’article des photos dont vous vous êtes peut-être demandé ce qu’elles avaient à voir avec la choucroute… Des fenêtres esquintées, des portes fatiguées… Sans doute un léger pessimisme de ma part dans ce passage d’une année à l’autre…

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  • Mon dieu ! Tout n'est pas si facile...   Alléluia ! et Allahu akbar ! Prieur et Mordillat nous gratifient d'une nouvelle série documentaire, intitulée "Jésus et l'islam", et qui sera diffusée à partir de mardi 8 décembre sur Arte.

       "Jésus et l'islam" : beau thème, n'est-ce pas ? Beau thème en général, et particulièrement ces temps-ci. Oui, vous l'ignoriez peut-être, Jésus est mentionné dans le Coran, qui le reconnaît comme un des prophètes ayant précédé Mahomet, au même titre qu'Abraham, d'ailleurs, figure sainte commune aux trois religions juive, chrétienne, et musulmane. N'est-il pas utile, en ces temps d'affrontements israëlo-palestiniens, de terrorisme islamiste perpétré contre la masse des mécréants, et de regain de vigueur en Europe de l'extrême-droite islamophobe et issue de l'antisémitisme chrétien, d'aller fouiller aux origines, et de mettre au jour les liens oubliés qui malgré eux, unissent les ennemis acharnés d'aujourd'hui ?

       En attendant - avec grande impatience - la diffusion de ce travail, j'ai relu "Corpus Christi", la série inaugurale des travaux de Mordillat et Prieur, diffusée en 5 petits livres qui étaient la version écrite d'une série documentaire déjà diffusée par Arte il y a presque vingt ans.

       Sacré ChristComment un obscur courant du judaïsme, professant un credo sacrément alambiqué (un homme, en fait fils d'un dieu, annonçant une fin des temps imminente, a connu la mort ignominieuse d'un criminel sur une croix, pitoyable fin qu'il faudrait en réalité considérer comme le prélude à l'établissement du royaume de ce - en fait - seigneur...) a donné naissance à la religion adoptée par l'occident, et qui l'a accompagné dans sa domination du monde, au long des dernières deux mille années. Voilà une question, nouée de paradoxes en série, qui sous-tend les travaux de Mordillat et Prieur.

       Les cinq petits livres de "Corpus Christi", d'à peine cinquante pages chacun, appartenant à l'ancienne collection des "livres à 10 francs" des éditions des "Mille et une nuits", se lisent très vite, et se proposent de fouiller cinq thèmes du credo chrétien entre les lignes des évangiles, textes fondateurs du christianisme.

       Le volume "Christos", par exemple, pose la simple question de savoir ce que recouvre ce nom de Jésus "Christ", à tort et à travers psalmodié depuis deux millénaires, le mot qui précisément à donné son nom à la religion se réclamant de Jésus. "Christ", qu'est-ce que cela veut dire ? Et bien, les documentaristes nous font d'abord remarquer que ce mot vient du grec, et que par conséquent, ni Jésus, ni ses disciples, de langue araméenne, ne l'avaient eux-mêmes employé. Ils nous apprennent que si le mot "christos", en grec, signifie "celui qui est oint", c'est-à-dire désigné comme sacré, comme les rois de France l'étaient par l'onction du Saint Chrème, cette huile qui était réservée à leur sacre, le mot souffrait simultanément d'acceptions moins reluisantes et pouvait tout aussi bien signifier "celui qui est barbouillé - d'huile, de peinture ou de pommade", "le pommadé". Alors il n'est pas impossible Sacré Christque les contemporains de langue grecque des premiers chrétiens, en les désignant comme les adorateurs du défunt - et d'après eux ressuscité "Christos", se soient en fait un peu fichu d'eux, qui portaient aux nues la mémoire de ce "barbouillé" ou "pommadé", bêtement mort en croix. Mais il semble que les moqués ont été plus forts que leurs moqueurs, choisissant d'adopter leur sobriquet pour le faire passer à la postérité, en un renversement parmi les multiples qu'a opérés cette religion, pour, du statut de secte obscure née dans le trou du cul du monde, être passée à celui de religion dominant le monde.

       Oui, elle domine le monde, aujourd'hui encore. Nous autres non plus, athées, ne sommes pas vraiment affranchis de son empire. Vous avez remarqué que chaque fois que l'on invoque le principe de laïcité, c'est pour parler du droit à l'existence des religions, et rarement pour mettre en avant la liberté de conscience, qui ne consiste que de manière éventuelle à  adhérer à une religion. Dans les têtes, posséder une religion est la norme, ne pas en avoir est l'exception. Et par chez nous, la religion de référence se trouve être le christianisme.

       Personnellement, si je me passe de foi religieuse, c'est parce que j'ai la prétention de me croire suffisamment armé de valeurs laïques pour savoir faire la part de ce qui est bien et de ce qui est mal, et je suis convaincu que la croyance en une vie après la mort est une supercherie, très utile pour contrôler les individus qui y souscrivent, dès lors enclins à se plier à toutes les contraintes possibles, et ne se rendant pas compte qu'ils renoncent à leur vie d'ici-bas, dans l'espoir un peu navrant d'une vie éternelle à la droite du Seigneur. Mais à l'heure de ma fin proche, ces certitudes seront-elles toujours aussi fermes ?

       Malade, mon père s'est vu mourir. Il nous a fait part de ses souhaits pour ses obsèques. Il voulait que Sacré Christla cérémonie ait lieu à l'église de Chaix, où il vivait. Mes parents n'avaient plus de pratique religieuse depuis ma petite enfance, et si la question de savoir ce que leur croyance était devenue me préoccupait, je ne la leur avais que rarement, et indirectement posée. Par conséquent je ne savais pas. D'ailleurs, mon père a justifié ce choix de l'église comme étant le seul lieu du village qui pouvait convenir à une commémoration rassemblant un grand nombre de gens. On pouvait interpréter ce choix comme la volonté de détourner la destination religieuse du lieu afin d'y pratiquer un rituel laïque.

       Mais quand il a fallu s'atteler à l'organisation effective de la cérémonie, la question est devenue plus complexe. Avions-nous le droit légal de disposer de ce bâtiment comme nous l'entendions, ou bien étions-nous tenus à l'obligation d'en passer par les offices de la diacre qui y célébrait habituellement les rites religieux ? Nous n'avons pas cherché, ni alors ni depuis, à tirer cela au clair, et nous nous sommes pliés aux usages. mais apparemment, ces usages impliquaient certains actes de foi, comme de devoir placer un crucifix sur le cercueil, ou de devoir choisir parmi des textes sacrés pour qu'ils soient lus à l'assemblée durant la cérémonie. Ma mère craignait que ces marques de foi imposées pour les obsèques de mon père ne soient pas conforme à sa mémoire, mais après discussion, elle a convenu que mon père ne lui avait jamais dit si la foi l'avait tout à fait quitté.

       C'est donc de la manière suivante que nous avons résolu le problème : nous avons pensé que si mon père avait fait le choix de l'église pour célébrer ses obsèques, ce n'était peut-être pas tant que ça une bravade à l'égard de l'institution religieuse de sa part, ou bien, les difficultés que nous avons effectivement rencontrées étant largement prévisibles, il nous en aurait averti.

    Sacré Christ   Aussi étrange soit cette religion chrétienne régnant sur les consciences depuis deux millénaires, alors même que son objet premier était l'annonce de la fin du monde imminente, et qui pour cette raison intimait de se défaire des vanités du pouvoir et de la richesse, et a pourtant enfanté une Eglise puissante et riche, et qu'on ne compte pas la multitude des puissants et des riches qui au cours des âges ont contribué à la faire prospérer, quand bien même tous ces paradoxes, nos petites existences ont bien du mal aujourd'hui encore à s'affranchir de son empire.

       Vivement mardi.

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  • La boussole et la tache

    Boussole, de Mathias Énard.

       Peut-être lirez vous ce livre car vous appréciez déjà l'oeuvre de son auteur, ou bien parce que la distinction suprême, ce Goncourt que le livre a reçu, vous l'aura particulièrement désigné. Si vous ne vous trouvez dans aucun de ces deux cas, lisez cet article : peut-être vous engagera-t-il à le lire.

     

       Pour moi, ce sont les deux précédents livres de Mathias Énard qui m'ont dores et déjà fidélisé à son oeuvre : une langue fluide, baignée de poésie, une écriture suscitée par le rêve d'Ailleurs, le rêve d'Orient, le mystère de l'Orient, sa beauté étrange et souvent âpre, et qui se livre à l'exploration de ce rêve par l'invocation de personnages qui constituent autant de visages de ce rêve : poètes et musiciens persans, turcs ou arabes, sultans... Pour explorer ce rêve, l'écriture emprunte les multiples voies de l'esprit et de la connaissance : les arts, littérature et poésie, musique, architecture, philosophie, religion, histoire, anthropologie, selon leurs versants aussi bien occidental qu'oriental, sans jamais déflorer le mystère de ce rêve.

       Dans Boussole, j'ai retrouvé tout cela, de manière plus concentrée, et plus riche encore, que dans les deux précédents livres.

       Écrire la fascination de l'Orient, le rêve d'Orient. Le texte entier est le monologue, d'un bout à l'autre d'une nuit d'insomnie, d'un homme dont les épisodes les plus marquants de sa vie ont été dans sa confrontation au rêve d'Orient, et qui, dans la sourde angoisse de ne pas trouver le sommeil, laisse son esprit se démener, de souvenirs d'Iran, de Syrie ou de Turquie, en interrogations relatives aux destinées tourmentées d'autres rêveurs d'Orient comme lui.

       Ce rêveur, c'est Franz Ritter, citoyen de la ville de Vienne en Autriche... Inutile d'en dire davantage de lui pour le moment : voilà déjà un exemple de l'exploration du rêve oriental dans laquelle se lance le livre. Le narrateur est viennois, c'est-à-dire à la fois au coeur de l'Europe chrétienne, de cette Europe austro-hongroise emblématique de la puissance européenne des siècles passés, d'une idée de la civilisation liée à l'ordre et aux apparences proprettes, et en même temps pour nous, européens de l'extrême-occident, déjà bien avancé sur le chemin de l'Orient, et appartenant à un lieu qui s'est construit dans les conflits avec l'Orient ottoman.

       L'Orient n'est donc pas qu'un ailleurs, il est un peu dans Vienne, et dans les Viennois - fusse à leur corps défendant - et en chacun de nous, Européens, par mille biais que le livre explore, et qui en déniche une multitude, et des moins attendus.

       Franz Ritter est musicologue, se considérant comme un modeste contributeur à la recherche de sa discipline. Ses investigations portent sur les relations qu'ont entretenu les musiques européennes et orientales au cours du temps. Sans qu'on soit connaisseur ni de musique classique, ni de musique orientale, le livre réussit à nous faire entendre, ici un rythme, là un thème musical, et raconte à la manière d'une aventure comment ce rythme ou ce thème, élaboré dans un de ces deux mondes, l'européen ou l'oriental, et familier de ce monde, passe dans l'autre, sous l'influence de tel dignitaire mélomane, par l'entremise de tel compositeur aventurier, illustrant dans le domaine de la musique l'effective imbrication des deux mondes. Ainsi dans ses ruminations nocturnes, Franz passe en revue une impressionnante série d'artistes, de penseurs, de personnalités diverses, ayant tenu est un rôle, le plus souvent méconnu, dans cette co-construction des identités orientale et européenne. Sont convoqués : Schubert, Debussy, Mahler, Strauss, Schönberg, Chopin, Liszt, Beethoven, Brahms, Massenet, Mozart, Wagner, et Goethe, et Nietzsche, et Balzac ! et toute une galerie d'orientalistes, dont le théoricien du racisme Gobineau, que l'on découvre un peu mieux ici, qui avec les autres illustre l'orientalisme comme foyer de tous les fantasmes, des plus chatoyants, aux plus troublants et aux plus troubles, jusqu'aux plus glauques.

       J'ai refermé ce livre au terme d'une lecture émerveillée par tant de portes ouvertes sur tant d'oeuvres à découvrir, de connaissances à acquérir, tenu en haleine par cette constante quête des liens existants entre l'ici et l'ailleurs, entre le soi et l'autre.

       Des plus humanistes aux plus fermés d'entre nous, les questions du soi et de l'autre, du soi dans l'autre, et de l'autre dans soi, ne laissent personne indifférent, l'actualité nous en fournit des exemples tragiques.

       J'ai un souvenir ancien du surgissement en moi de cette interrogation. Je devais avoir aux alentours de sept ans, quand occupés à je ne sais quoi avec mon cousin Stéphane, nous étions dans la cour de la ferme de nos grands-parents, dans laquelle nos oncles élevaient désormais des porcs. Je ne sais plus à quel propos - était-ce quelque chose qu'il venait d'entendre - Stéphane me fait cette déclaration : "Dans la famille, on a des origines arabes." Rejeton d'une lignée de paysans vendéens, dont la mémoire familiale, au-delà du souvenir des arrière-grands-parents, devient opaque, l'affirmation avait de quoi intriguer. En fait, je me suis aperçu, la colportant à mon tour sans cesse par la suite, qu'elle m'enchantait. A l'époque, je n'entendais pas le mot "arabe" de la même manière qu'aujourd'hui. Les seules personnes, arabes ou originaires du Maghreb, que je connaissais - pas plus d'un ou deux camarades d'école durant toute ma scolarité primaire, dans la petite ville rurale de Fontenay-le-Comte, Vendée - je ne les qualifiais pas de cette manière. En maternelle, je ne me posais pas la question de savoir si Malika était d'une origine culturelle différente, et l'école élémentaire, je ne distinguais pas les origines culturelles de Hakim de celles mes camarades dont les parents étaient venus des différents outre-mer. Je crois qu'au mot "arabe" j'associais des images de cavaliers à cimeterre courbe ou de chameliers enturbannés, et le mystère d'une lignée menant de tels aïeux à leurs supposés descendants vendéens (jusqu'à des éleveurs de porcs !) me fascinait.

       Je n'ai depuis jamais demandé à Stéphane d'où il tenait son information, mais il est vrai que dans ma famille maternelle, et dans celle de ma grand-mère maternelle, et de son père à elle, on a la peau brune, et le cheveu noir bouclé-frisé. Et surtout, nous avons la fameuse tache. Une tache bleue-violacée, qu'à la naissance nous portons dans le dos ou sur les fesses, et qui après quelques mois disparaît. Voilà une particularité génétique qui aura été interprétée par une médecine autrefois influencée par les questions de races, comme un apport de sang étranger à un soit-disant sang français, et je me figure très bien des médecins de campagne jadis colportant cette pseudo-science à la naissance de chacun de mes ancêtres. Les Arabes - plutôt des Berbères, en fait, à ce qu'il paraîtrait - étant réputés avoir pénétré le royaume franc jusque dans le Poitou il y a plus de mille ans, les coupables étaient tout désignés. Pour Wikipédia, il s'agit de la gracieusement nommée "tache mongoloïde", aussi connue sous le nom de "tache d'Attila" en Champagne, où justement, là encore, les Européens d'alors avaient arrêté l'assaut des Huns à la mytique bataille des Champs Catalauniques, il y a de cela mille cinq cents ans. De fait, cette tache serait très répandue dans les populations asiatiques.

       Peut-être dans la famille avons-nous "des origines arabes", ou hunes, ou ni les unes, ni les autres. Le mystère demaure, et c'est bien comme ça.

     

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